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Le retour des collections sénégalaises du musée du Quai Branly : un cadeau empoisonné ?

Lorsque le président Macron a déclaré dans son discours prononcé à Ouagadougou en 2017 que la France allait « restituer » les œuvres d’art africain conservées dans les musées il a, c’est le moins que l’on puisse dire, mis le feu aux poudres. 

Avec le recul du temps, on peut imaginer que cette déclaration inconsidérée ressort d’un imprudent effet d’annonce plutôt que d’être le fruit d’une mûre réflexion. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur l’emploi inapproprié et désastreux du verbe restituer, qui signifie dans son essence même que tous ces objets seraient indûment détenus par la France. C’est, naturellement, aller un peu vite en la besogne, puisque si l’on peut arguer que certaines pièces ont pu être saisies par l’autorité coloniale, qu’en est-il des dons faits par des ethnologues ou par ingénieurs ou des médecins qui parcouraient la brousse, qu’on ne peut soupçonner d’avoir été en état de s’approprier des objets cultuels par la force ? Si le président Macron avait eu la sagesse de soupeser ses mots et de réfléchir aux conséquences de son langage et qu’il eût plutôt choisi d’utiliser le verbe offrir, la France eut paru généreuse : elle en serait sortie grandie. Nous aurions évité d’être confrontés à toute cette vague de revendications haineuses et revanchardes qui ne font qu’envenimer le débat, dégrader les relations entre les communautés, et mettre un frein à toute forme de retour d’œuvres sur leur continent d’origine.

Dès la parution du rapport Sarr-Savoye, le ministre de la Culture sénégalais a déclaré, dans une réaction épidermique en écho à la déclaration inconsidérée du président Macron, que « s’il y avait dix mille objets dans les musées Français, le Sénégal réclamerait la restitution des dix mille objets ». Les sénégalais, toujours prompts à mettre la revendication avant la réflexion, se sont empressés de lui  emboîter le pas et les réseaux sociaux ont répandu l’idée que la France a spolié le Sénégal d’œuvres d’art irremplaçables, lesquelles, selon une formule consacrée, rendent le pays « orphelin de son histoire ».

C’est un peu vite oublier qu’il n’y plus aucun art statuaire traditionnel au Sénégal depuis plusieurs centaines d’années, à supposer qu’il y en ait jamais eu, pas plus qu’il n’y a de masques en bois. Avant de faire de telles déclarations il eut fallu sans doute s’aviser de la nature de ces collections d’art sénégalais conservées au MQB à Paris. Qu’en est-il au juste ? Je doute que parmi les lecteurs de cette contribution beaucoup aient fait la démarche d’aller se rendre compte de visu. Cela est pourtant très facile, il suffit de se rendre sur le portail Internet du musée du Quai Branly et d’ouvrir les onglets jusqu’à atteindre le Sénégal dans le plateau des collections. Je vous livre le lien direct pour y accéder.

http://www.quaibranly.fr/fr/explorer-les-collections/base/Work/action/list/?orderby=default&order=desc&category=oeuvres&tx_mqbcollection_explorer%5Bquery%5D%5Btype%5D=&tx_mqbcollection_explorer%5Bquery%5D%5Bclassification%5D=&tx_mqbcollection_explorer%5Bquery%5D%5Bexemplaire%5D=&filters[]=S%C3%A9n%C3%A9gal%7C0%7C

Un coup d’œil suffit pour se rendre compte de la nature consternante des collections sénégalaises du MQB : une majorité de cartes postales et de photographies, dont on ne pourra raisonnablement arguer qu’elles sont un bien national, et puis une quantité innombrable d’objets ethnographiques, dont je vous livre quelques exemples désopilants : mailloche pour frapper du tambour, semelle, grande corbeille en bambou, pied d’arachide (photographie), hochet, serrure, brûle-parfum, paillasson, amulettes, tesson de pipe, pompons, étuis péniens… Sur toute la collection de 5767 pièces, il n’y en a pas une seule qui mérite le nom d’objet d’art ! Il s’agit d’objets du quotidien que l’on se doit de ranger dans la catégorie d’objets ethnographiques dès lors qu’ils sont dans un musée. À n’en pas douter, les français verraient partir ces collections, qui ne sont plus d’aucun intérêt et qui ne font qu’encombrer les étagères, sans trop de regrets, n’était le fait que cela créerait un dangereux précédent vis à vis de la sacro-sainte loi d’inaliénabilité des collections publiques. Pour cette seule raison l’affaire est loin d’être gagnée. Mais imaginons que ces objets reviennent au Sénégal. Quel sera leur destin ? Car si le Sénégal les réclame avec tant de force, c’est qu’ils ont une valeur culturelle significative, ce qui obligera à les exposer à la vue du public, j’imagine. Mais dans quel musée ? Car, n’en doutez point, ce type d’objets qui était récolté à titre de matériel d’étude, souvent pour tenter d’opérer des rapprochements entre des ethnies, ce type d’objet n’intéresse absolument personne. C’est un triste constat : c’est du matériel de laboratoire et ils ne sont pas « exposables »!

Bien entendu, ils font partie du « patrimoine » sénégalais et l’on ne peut dénier au Sénégal le désir de récupérer son patrimoine, quand bien même on ne saura qu’en faire. Mais n’est-ce pas beaucoup d’énergie dépensée pour un résultat médiocre ?

Par-delà ces considérations on peut tirer quelques enseignements :

- Les européens s’investissaient en Afrique dans l’étude des peuples, de leurs coutumes, de leurs objets du quotidien tout comme ils étudiaient la flore et la faune africaine. Il suffit de consulter les bulletins de l’IFAN pour s’en convaincre. Et s’ils n’ont sans doute pas forcé les populations à leur remettre des filets de pêche, des tessons de pipe ou des étuis péniens, ils n’ont pas davantage forcé ces mêmes populations à leur remettre des masques et des fétiches souvent déclassés, vidés de leur énergie spirituelle.

- Avant de réclamer des objets soi-disant ou réellement pillés, il faut s’assurer que ces œuvres n’auront  pas un impact économique négatif, du seul fait qu’elles n’ont aucun intérêt artistique et que leur stockage et leur entretien ne seront jamais compensés financièrement. D’autant que si ces objets récupérés venaient à se dégrader, ce serait  un argument de poids à l’avantage des partisans de la non-restitution.

- La question des restitutions, projet noble et généreux dans sa conception, n’a fait que cristalliser des discours haineux et revanchards où s’agglutinent pêle-mêle la colonisation, l’esclavage, la France-Afrique, et toutes les frustrations de populations en déficit de repères historiques et culturels et souvent sans vision d’avenir : l’effet obtenu est aux antipodes de celui recherché.

La conclusion qui s’impose, c’est que ce n’est pas le retour des œuvres « pillées » qui restituera à l’Afrique sa mémoire historique, substrat indispensable à toute évolution sociale. Ce combat a déjà pris la tournure d’une guerre de tranchées, chacun restant indéfiniment sur ses positions, et l’on ne fera que perdre du temps.

Ce dont l’Afrique à besoin, c’est de musées modernes qui abordent la culture et l’histoire de l’Afrique de façon globale ; c’est de musées régionaux qui répandent la culture dans les capitales provinciales ; c’est de désenclaver les zones de désert culturel, livrées à toutes les formes d’extrémismes politiques et religieux, à l’obscurantisme, à la haine enfin.

Ce dont l’Afrique à besoin, c’est que ses enfants deviennent fiers d’elle, de son passé historique et culturel, c’est qu’ils s’identifient à une culture et à un continent plutôt que de vanter son pays ou son ethnie.

Cet objectif n’est pas une vaine construction de l’esprit : il a été atteint par le musée Mahicao à Djilor Djidiack, dans la région du Sine Saloum au Sénégal. L’art, l’histoire, la culture africaine y sont mis à l’honneur avec tout le respect qui leur est dû. Le visiteur qui sort du musée, quelle que soit sa couleur de peau ou sa confession, n’est plus tout à fait le même que celui qui y a pénétré une heure auparavant : à travers les œuvres et les explications fournies, le musée à joué son rôle fédérateur, son rôle éducatif, son rôle de rapprocher les peuples plutôt que de les diviser.

L’emploi inadéquat d’un seul mot a eu pour résultat de précipiter le projet de garnir les musées africains dans un maelstrom culturel, politique, idéologique et religieux qui n’est pas près de s’apaiser. Il est donc grand temps de renoncer aux mots pour se consacrer à l’action. C’est le rôle que s’est fixé l’Académie Diplomatique Africaine en s’appuyant sur le musée MAHICAO à Djilor Djidiack pour créer des musées dans toute la zone CDEAO. Souhaitons à toutes les bonnes volontés qui adhèrent à ce projet innovant le succès qu’elles méritent dans la réalisation de leurs entreprises.

Réginald GROUX



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