Le mot du Président

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’art africain, il y a un peu plus de quarante ans de cela, on me prenait généralement pour un excentrique. Quand j’ai choisi d’en faire mon métier, quelques années plus tard, on me crut perdu.  En effet, au début des années 1970 l’art africain était encore réservé à une élite intellectuelle, ethnologues, artistes, écrivains, à une poignée de marchands et de collectionneurs, et quelques rares aventuriers. Prétendre en faire un métier faisait naître un sourire sur les visages plus indulgents. Pourtant, la passion qui unissait les gens de l’art africain abattait toutes les barrières, sociales, intellectuelles, financières ; elle était telle que nous parlions entre nous du virus de l’art africain, comme si nous étions les victimes consentantes de quelque mal incurable qui conditionnait notre mode d’existence, ce que semblait venir confirmer mon aspect famélique à cette époque de ma vie. 

A la surprise générale de mon entourage, je survivais, et plutôt correctement, à y regarder de près. Je partageais mon temps entre l’Afrique, les Etats-Unis et ma galerie parisienne dans laquelle les expositions se succédaient. Si je ne revenais pas de Londres je m’apprêtais à partir pour Bruxelles ou Amsterdam, j’étais en constant mouvement à la recherche de masques et de statues pour satisfaire l’insatiable appétit d’amateurs toujours avides de choses nouvelles.  Mais ce ne fut que lorsque je commençais à siéger sur le banc des experts en vente aux enchères et que je devins professeur à l’Institut Supérieur des Carrières Artistiques que l’on me prit vraiment au sérieux.

Ces quarante années de passion, résumées ici en quelques lignes, ne reflètent pas tant mon parcours dans le métier de marchand que les changements  qui se sont opérés dans le regard que j'ai porté sur l’Afrique, son art, sa culture au cours des cinq dernières décennies.

En effet, il aura fallu attendre la fin du XX° siècle pour que l’art africain soit unanimement reconnu comme un art majeur. Sous l’impulsion d’une poignée de collectionneurs lucides et entreprenants et de quelques musées privés ou publics, de belles expositions, la plupart du temps accompagnées de catalogues fort bien documentés, ont ouvert la voie. La prolifération d’ouvrages dédiés à la sculpture africaine a largement contribué à la découverte des chefs d’œuvres par un public de plus en plus nombreux. Les prix parfois délirants atteints dans les ventes aux enchères par des œuvres provenant du Continent Noir ont fini de donner des lettres de noblesses à l’art africain auprès des plus riches et de l’inscrire de façon définitive comme un art majeur dans la production artistique universelle. Comme à l’aube d’un jour nouveau,  l’Occident s’est enfin mis à embrasser le Monde Africain d’un regard où les préjugés péjoratifs faisaient place à la curiosité et à l’intelligence.

Paradoxalement, tous les chefs d’œuvres qui ont décillé les amateurs d’art sont réducteurs, car le chef d’œuvre ne traduit que le génie, l’exception : ils ne suffisent pas à eux seuls à rendre compte de la richesse d’une culture, laquelle tient tout ensemble à son histoire, ses traditions, son art, sa musique, sa littérature, fut-elle écrite ou orale. Si le chef d’œuvre contient en soi toutes les valeurs d’un groupe humain, il ne saurait en aucun cas les résumer. Ces valeurs, il faut aller les débusquer dans les domaines les plus variés,  pour certains discrets ou peu accessibles, lesquels souvent se découvrent au détour du quotidien : ce sont parfois les objets les plus modestes qui nous en apprennent le plus.

Au cours de ma carrière de marchand le reproche m’a souvent été fait que je pillais la mémoire de l’Afrique. Lorsque l’on se place du point de vue d’un Africain, on peut comprendre la frustration ressentie quand des œuvres vendues autrefois  pour une bouchée de pain se négocient aujourd’hui à des prix qui permettraient la construction et l’équipement d’une école ou d’un poste de santé dont l’Afrique à tant  besoin.

Les Africains se posent en héritiers spoliés et se réclament d’un droit moral qui tend de plus en plus à devenir une revendication de propriété.

Les Occidentaux prétendent de leur côté, qu’ils ont sauvé les œuvres en les retirant d’un contexte dans lequel elles étaient condamnées à périr. En effet,  on ne peut nier qu’en Afrique même, les populations locales ont, à une certaine époque, associé les rites anciens et les objets cultuels, masques et statues, à une image péjorative. La colonisation, les missionnaires, le pouvoir des indépendances et la propagation de l’Islam y ont tous contribué, parfois isolément, la plupart du temps de façon concomitante. Il faut tenir compte également du rôle qu’ont joué l’accès à l’éducation et l’irrésistible pénétration du monde moderne. Partout en Afrique, l’immense majorité des œuvres qui ont été vendues aux Occidentaux, masques communautaires ou statues familiales, l’ont été par des antiquaires locaux qui se fournissaient directement dans les villages de brousse. Les masques et fétiches dont ils faisaient moisson souvent jonchaient le sol des sanctuaires familiaux ou villageois. C’étaient les vestiges de croyances tombées en déshérence spirituelle, contraires aux préceptes de l’Islam et l’on ne s’étonnera pas qu’une fois les anciens disparus ces objets aient été cédés.

La dispute n’aura sans doute jamais de fin car dans cette affaire personne n’a complètement raison et personne n’a complètement tort. Et je doute fort que les articles écrits au vitriol qui dénoncent une Afrique orpheline de son histoire, les menaces proférées à l’égard des musées, marchands et collectionneurs ou la dénonciation d’un trafic international apporteront une solution à un problème pour lequel aucun appareil législatif n’est en mesure de fournir une réponse appropriée.

J’ai assisté à cette querelle stérile pendant des années - j’en ai même fait  injustement les frais - jusqu’au jour où j’ai imaginé qu’il pouvait y avoir une troisième voie : pourquoi ne pas essayer de créer un musée en Afrique ?

Pourquoi ne pas offrir à l’Afrique ce qu’elle n’est pas en mesure de faire, et dont elle a tant besoin : lui offrir un lieu et y mettre des œuvres qui aident à mieux comprendre son histoire, un lieu consacré à la mémoire, à la culture, à l’échange ; un lieu où les Occidentaux découvriraient une Afrique qu’ils ne connaissent pas, ou trop mal ; un lieu enfin dont les africains seraient fiers car ce serait une sorte de livre d’histoire, illustré avec de vrais objets, un lieu dans lequel tous pourraient s’identifier.

J’ai donc imaginé un musée dans lequel des œuvres, parfois modestes, seraient au service de l’histoire, évoqueraient les cultures, les techniques et le savoir-faire, les coutumes, non pas isolément mais de façon à ce que l’on puisse embrasser la richesse et la permanence des valeurs traditionnelles africaines. Loin de l’élitisme des chefs d’œuvres, j’ai davantage cherché à me rapprocher de ce qui fait le quotidien, dans une approche résolument ethnographique et historique.

Le musée est le lieu idéal pour accéder à la culture. Leur prolifération, leur fréquentation en perpétuelle croissance, la qualité sans cesse plus exigeante de ce qu’ils présentent sont la preuve qu’ils tiennent une place importante dans un monde déliquescent qui cherche à se reconstruire.

Avec la découverte de la sculpture africaine, un coin était enfoncé dans l’obscurantisme dont l’Occident avait fait preuve trop longtemps en matière de reconnaissance des valeurs culturelles du  Continent Noir. Il faut se féliciter de voir aujourd’hui siéger à leur juste place la musique, la littérature, la photo, le cinéma, en provenance d’Afrique, signe qu’une page est définitivement tournée.

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