Bouts de vie...

S’il est un objet dans le nouveau Musée des Civilisations Noires à Dakar dont on peut retracer l’histoire avec certitude, c’est bien le poteau de case d’initiation « Ebanza » provenant de chez les Mitsogho du Gabon qui est exposé au premier étage. L’Ebanza est la case intiatique du Bwitti, élément vital de l’organisation de la société chez les Mistogho et autres ethnies apparentées au Gabon.

J’en connais bien l’histoire puisque c’est moi-même, en compagnie de mon vieil ami Pierre Amrouche, qui l’ai rapporté du Gabon en 1973.

Pierre avait reçu l’information qu’une zone autrefois interdite venait de s’ouvrir. Il s’agissait de la région d’Ovala Camp, non loin de Mimongo, en plein centre du Gabon, dont l’accès était jusqu’alors étroitement réglementé à cause de l’exploitation de gisements aurifères. Les concessions avaient été abandonnées depuis de nombreux mois et l’accès avait fini par y devenir à nouveau autorisé. C’est ainsi que nous partîmes depuis Bitam, au nord du Gabon, où j’avais remisé mon antique jeep Willis à la fin d’un précédent voyage, en direction de Mimongo, la sous-Préfecture la plus proche de notre destination. Raconter les péripéties, les pannes, les pistes impraticables, les frayeurs lors de la traversée des ponts faits de troncs d’arbres rongés par la vermine ou lorsque nous croisions les camions grumiers qui surgissaient au milieu de la piste et qui ne freinaient jamais, tout cela sous une pluie qui ne nous a pas quitté de tout voyage, n’a pas sa place ici, mais ce ne fut pas facile. Nous finîmes cependant par arriver à Etéké puis à Ovala Camp, en pleine forêt équatoriale,  par des pistes qui n’étaient que des ornières remplies de boue et où ne passait plus aucun véhicule à moteur depuis longtemps déjà.

Ovala avait été un camp minier où une poignée d’européens avaient vécu dans de jolis  petits pavillons en briques qui auraient pu donner à l’endroit une charmante atmosphère de village anglais avec ses cottages sagement alignés au bord de la piste, aux fenêtres desquels on devinait des rideaux en vichy rose et blanc. C’était devenu une ville fantôme, lugubre sous le ciel plombé, où seul résidait encore un vieux Blanc rongé par la folie et par l’alcool, qui n’avait pas d’autre endroit où finir ses jours.. Là, il nous fallut recruter une caravane de porteurs, car nous avions su, j’ai oublié de quelle manière, qu’il y avait sur le site du village abandonné du Vieux Mimongo, à deux journées de marche, d’Essoukou, un Ebanza qui était encore en place, avec son poteau central sculpté et ses deux personnages qui le flanquaient. Je n’ai pas oublié cette marche sous le crachin, avec notre file de porteurs qui n’avait rien à envier à celle de Tintin au Congo, cuisinier et chasseur compris.


L’auteur sur un pont de liane dans la forêt gabonaise en 1973

Nous montions et descendions des petites collines à longueur de journée, sous une pluie fine et pénétrante, manquant de glisser à chaque pas. Nous avons traversé à gué je ne sais combien de ruisseaux, et cela a duré trois jours, le long de ce qui fut un sentier pédestre qui reliait autrefois Mimongo à Fougamou en passant par la grande forêt, itinéraire plus direct que la piste carrossable mais dont le cheminement chaotique interdisait l’idée même d’y substituer une route accessible aux voitures. Je n’ai pas conservé beaucoup de souvenirs de cette équipée, qui s’est déroulée principalement en grande forêt équatoriale où la nuit tombait à quatre heures de l’après-midi. Je me souviens que les œufs achetés à Ovala coutaient cinq francs cfa pièce et que nous étions obligés de les acheter par vingt parce qu’il n’y avait nulle part de la monnaie sur une pièce de cent francs. Je me souviens également d’un volatile que notre chasseur avait abattu et que nous fîmes cuire des heures durant sans obtenir autre chose qu’une viande caoutchouteuse et dure comme un pneu de tracteur. Je me souviens avec émotion de la dernière étape avant d’arriver au village en ruine : nous avions fait halte dans un camp composé de quelques huttes de feuillage au bord d’un ruisseau aux reflets d’argent. Des jeunes filles au sourire intrépide nous avaient apporté des écrevisses dont nous nous étions régalés et nous avions passé le reste de l’après-midi à fumer un Churchill que nous avions chacun emporté, en sirotant une flasque de whisky : à certaines heures il n’y a pas meilleur remède pour échapper à la grande forêt qui vous dévore.

Les péripéties du retour seraient, elles aussi, trop longues à raconter. Je ne mentionnerai que la boîte de transfert de la Jeep qui avait éclaté et que je dus réparer deux jours durant avec des moyens de fortune, allongé dans la boue, pour pouvoir regagner Libreville.

Les autorités ne faisaient aucune difficulté pour laisser sortir des objets anciens, qu’elles considéraient souvent avec un mélange de crainte et de honte et tout fut prestement expédié à Paris.

Lorsqu’au matin nous approchâmes du village abandonné il fallut d’abord nous frayer un chemin à la machette parmi les hautes herbes qui avaient pris possession du territoire. L’Ebanza était bel et bien là, tel qu’on nous l’avait décrit au moment où nous avions acheté ses sculptures aux ayants-droits des anciens occupants, à Ovala Camp. Il nous fallut couper le poteau central de l’Ebanza tant il était lourd à transporter, mais nous avions pris la précaution de nous munir d’une bonne scie pour faire un travail propre. Les deux personnages qui maintenaient l’auvent furent détachés de leur poutre sans difficulté. Le grand poteau, ou du moins ce qu’il en restait, ainsi qu’un autre plus petit, furent attachés à de longues perches à la manière d’un fauve et nous prîmes le chemin du retour, deux porteurs devant et deux autres derrière pour rapporter nos trophées jusqu'à la voiture.                   

 Je me rappelle avoir vendu les deux personnages latéraux à Herbert et Nancy Baker, marchands à Chicago. Je cédai le grand poteau au marchand chilien, Edouardo Uhart. J’ai  retrouvé le  couple de personnages dans une vente aux enchères de la collection Baker chez maître Guy Loudmer en 1990 avant de les voir figurer dans le catalogue de la collection Arman exposée au musée de la Vielle-Charité à Marseille. 

Je ne savais pas ce qu’était devenu ce poteau d’Ebanza, et je le retrouve aujourd’hui au MCN à Dakar. Il est suffisamment rare d’avoir toutes les informations sur un objet pour que je les transmette ici, en espérant qu’elles arriveront aux instances concernées pour mettre leur fiche à jour.


Photographie du second poteau d'Ebanza trouvé sur le même site et reproduit plus haut dans l'article (ancienne collection Edouard André). 

L'Ebanza était déjà complètement effondrée et les personnages latéraux avaient disparu,  déjà dévorés par les termitites.

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